Donibane

Exil

Elle avait pris l'avion, un matin brumeux de novembre.
Vétue de son ciré bleu marine, une petite mallette rouge à ses cotés, elle vivait les derniers instants de cette France qui l'avait vue grandir. Elle attendait sous l'abri-bus, son envol vers ailleurs, vers une vie nouvelle dont elle n'avait pas idée et vers quoi elle transportait naivement son petit univers de jeune mariée.
Bébé se faisait lourd et elle avait hâte de s'installer dans l'avion. Elle avait fait le vide dans son esprit volontairement et du fond de son etre, elle sentait vaguement sourdre le vague à l'âme des déracinés.
 Elle eut comme un vertige lorsque plus tard, dans la soirée, elle eut conscience que le DC10 de Ghana Airways survolait la France et elle revit en une fraction de seconde, la chambre et le halo de lumière de la lampe de chevet près du lit de ses parents à cette heure-là. Elle entendit les bruits familiers de la rue dehors avant de fermer les yeux et d'enfouir cette dernière vision au plus profond de son etre. Une larme rebelle allait rouler sur sa joue lorsque le bébé la gratifia d'un coup de pied salvateur.

 Il faisait si chaud dans cet appareil. Debout, exténuée, le ciré sur le bras, elle attendait d'etre dehors, à l'air libre et elle suivait macinalement les autres passagers. La sueur dégoulinait sur son visage et trempait son T-shirt. Quand sortirait-elle de cette carlingue ? Elle soupira et leva les yeux au ciel qu'elle vit, constellé d'étoiles. La lune lui fit un clin d'oeil ironique et elle reçut sur les épaules la chappe de plomb de la nuit tropicale.

 Il faisait sombre et le taxi s'éloignait du centre pour se faufiler dans les ruelles mal éclairées. Quelques étals de rues étaient encore animés et la lueur des bougies et des lampes tempetes s'ajoutait à celle de quelques lampadaires clairsemés autour desquels dansaient des nuées d'insectes. Tout d'un coup, des cris, des hurlements furent suivis d'un claquement de pieds nus sur la terre battue. Elle apercut la plante de pieds plus claire des fuyards. "Au voleur ! au voleur !"Elle n'eut pas la moindre peur mais un sentiment d'inconnu total l'envahit comme un immense point d'interrogation. Lui, penché vers l'extérieur, cherchait à deviner le contour familier de la maison paternelle.
C'était Bubuashie : une petite maison africaine, sous les manguiers, propre, gaie, et simple, qui s'animait dès le lever du jour. Le femmes balayaient la cour et pilaient le foufou aux aurores. Papa, le grand-père, trônait au salon parmi une nuée de cousins et de petits enfants.. Mama, gigantesque, impériale dans ses cotonnades à volants jetait sur sa bru étrangère un oeil dubitatif. La grand tante, elle, édentée, très agée, avait dans le regard une lumière et une chaleur que l'on oublie pas. On avait envie de l'aider et de l'embrasser : "Atoo !"



Et ce fut la vie active. Legon était paradisiaque. Après un séjour à la Ford Foundation, sorte de petit hotel climatisé où elle reprit brièvement contact avec l'Europe et où les seules atomes d'Afrique étaient les boys de blanc vêtus et le flamboyant à l'ombre duquel, elle se plaisait à observer pendant des heures, les allées et venues des fourmis.Elle aimait les bruits de l'Afrique et les odeurs déconcertantes, suaves, capiteuses, humides la prenaient parfois jusqu'à l'écoeurement. Elle se délectait des couleurs : les rouges du flamboyant et des hibiscul, les violets des bougainvilliers et les jaunes odorants des frangipaniers. Le ballet incessant des corneilles la fascinait.
Ato leur rendit visite un soir. Elle l'avait rencontré à Nice. Il était accompagné de son épouse, Kezia, si jolie dans sonhabit de cotonnade bleue. Il avait laissé la douce Lucia à Cannes. Sa présence flotta un instant entre eux et fut ecclipsée définitivement par le présent.
Puis ce fut la petite maison de South Legon.
Elle s'appliqua àmonter des rideaux rapportés d'Europe, à nettoyer, briquer, ranger comme pour marquer son territoire. Sa tête était vide et, comme un animal, elle s'acharnait à préparer un nid pour l'arrivée de Bébé. Elle ne se posait aucune question sur l'avenir et ne se penchait pas davantage sur le passé. Ses sentiments passaient en filigranne, sans réellement l'atteindre. Elle sentait son corps se préparer lentement à l'arrivée de bébé et les os de ses hanches se faisaient douloureux, la marche pénible, mais dans sa tête, elle etait légère.
Mama savait, observait et doutait. Quel étrange oiseau son fils avait-il rapporté d'outre-mer ? Elle apprit vite à communiquer avec Mama en "pidgin English", en créole et les moments qu'elles partagèrent furent précieux, délicieux, comme la symbiose de deux univers. Mais Mama détruisait cet échafaudage fragile par des manifestations d'hostilité et une méchanceté imprévisibles et injustifiables envers sa bru qui, un jour comme les autres, s'enferma dans sa chambre avec l'enfant et se referma comme un coquillage.
Car entre temps l'enfant était né à l'hopital de Legon. Elle avait mis douze heures pour arriver laissant sa mère epuisée et flottant comme entre deux eaux. Elle ne pensait pas. Elle attendait, écartelée par la douleur. Ce fut le cri du bébé qui la ramena à la vie. Elle avait un très joli visage. Des traits très fins et beaucoup de cheveux souples. Elle comprit alors que ce qui la liait à l'enfant était indestructible et elle sut à cet instant qu'elle était rivée à jamais à l'existence de cet enfant et qu'aucune circonstance au monde ne pourrait altérer ce lien. Il fallut alors reprendre contact avec la réalité.
Elle allait enseigner, c'était son métier, l'anglais à l'Ecole française. Bien vite, on trouva Rose pour s'occuper du bébé et aider à la maison. La petite maison de South Legon ressemblait à la chaumière de Blanche Neige dans sa rusticité. Les précédents locataires avaient peint les carreaux de la porte vitrée et son mari, Nee, avait gratté la peinture pour faire entrer la lumière. Les ouvertures, aérations et fenêtres n'étaient pas larges, sans doute pour isoler cette maison de la chaleur. le jardin était fleuri et il fallait longer l'allée de bougainvilliers roses et mauves pour accéder à la route et traverser jusqu'à la maison voisine de Mme Edusei. Mme Edusei avait déjà des enfants et venait de mettre au monde une fille. Elle prodiguait conseils et recommandations précieux à sa voisine d'en face qui arrivait d'outre-mer. Elle avait beaucoup à faire avec sa petite famille et le poulailler qu'elle entretenait. Elle faisait aussi pousser du manioc et du cocoyam derrière sa maison.

Vos commentaires

1 Le Dimanche 8 Avril 2007 à 14:07 GMT+2, par Béatrice

Bonjour,
Un mot pour vous dire d'abord que j'apprécie beaucoup vos écrits et pour vous demander ce que signifie "Atoo".
Bonne journée,
Béatrice

2 Le Lundi 9 Avril 2007 à 11:14 GMT+2, par donibane

Chère Béatrice. En réponse à votre commentaire du 8/4, je suis heureuse et je vous remercie de l'intérêt que vous portez aux quelques pages de mon blog. Le mot "Atoo" est plutôt une expression affectueuse qui pourrait signifier "Bienvenue" lorsque l'on accueille une personne à bras ouverts. C'est une expression Gah (vernaculaire de l'ethnie gah à Accra)

3 Le Mardi 17 Avril 2007 à 14:42 GMT+2, par Béatrice

Chère Donibane,
Merci beaucoup pour votre explication, et votre célérité à répondre (j'ai moi-même été absente une semaine). J'ai rencontré le terme "atoo" dans le livre que je traduis, et dont l'action se déroule au Ghana. Tiens, il est intéressant de voir que vous écrivez Gah avec un "h". J'ai trouvé deux autres orthographes, "Gâ" et "Ga"
En tout cas, merci encore et bonne journée,
Béatrice

4 Le Mardi 17 Avril 2007 à 17:28 GMT+2, par Donibane

Chère Béatrice,
Je me tiens à votre disposition pour toute autre question que vous auriez à poser à propos du Ghana dans la mesure de mes possibilités... Le mot Gah ou Ga et Gâ a une orthographe approximative. Ces langues africaines sont des langues orales à l'origine. De même, vous trouverez Asanti ou Ashanti... Quel livre traduisez vous ?
Bonne journée à vous.
Donibane

5 Le Lundi 23 Avril 2007 à 01:31 GMT+2, par Béatrice

Chère Donibane,
Merci pour ces précisions. Peut-être pourrions-nous continuer cet échange en privé, car je crains que mes questions de traduction n'intéressent que moyennement vos lecteurs ;o).
Je ne sais pas comment vous contacter directement, alors j'espère recevoir un message de vous à mon adresse email : [ANTISPAM: cliquez ici pour en savoir plus]
Bien à vous,
Béatrice

6 Le Samedi 28 Avril 2007 à 11:21 GMT+2, par Béatrice

Bonjour Donibane,
Puisque vous me l'avez si gentiment proposé, j'ai une autre question pour vous au sujet du Ghana. Le roman que je traduis se passe dans les années 30-40. Il y est régulièrement question du "cloth" que les femmes portent, ou avec lequel elles confectionnent des tenues traditionelles. Est-ce que le terme "pagne" vous paraît plus approprié que "boubou" ? L'avantage de "boubou" c'est qu'il est beaucoup plus évocateur que le mot "pagne" qui, malheureusement, dans l'esprit de beaucoup de Français est assez réducteur ; il suscite non seulement l'image d'un bout de tissu passé autour des hanches, mais surtout l'image de gens vivant dans des villages de brousse, jamais de citadins. Or mon héroïne vit à Accra, va à l'école, parcourt les rues de Jamestown vétue d'un "cloth" de sortie, son bébé attaché sur le dos, se rend à des réceptions familiales en "cloth" de soirée, et vaque aux tâches domestiques en "cloth" d'intérieur. Evidemment, il y a souvent des descriptions précises des tenues, ce qui simplifie la question, mais je me retrouve quand même parfois coincée à devoir traduire le mot "cloth" en tant que pièce de tissu, ou vêtement, sans plus de précision.
Par exemple, j'ai une expression où une femme, qui s'habille souvent à l'européenne et s'en estime plus élégante, lance à mon héroïne qui ne porte que des vêtements traditionnels : "Once a cloth girl, always a cloth girl."
Enfin, à propos de "cloth", connaissez-vous cette coutume selon laquelle un père reconnaît officiellement son enfant en donnant à la mère un morceau de son "cloth" pour qu'elle en fasse un oreiller pour le bébé ?

Voilà, j'espère avoir été assez claire dans mes questions, et ne pas abuser de votre gentillesse.

Bonne journée de samedi, encore curieusement estivale à Paris.
Bien à vous,
Béatrice

7 Le Lundi 30 Avril 2007 à 16:22 GMT+2, par donibane

Chère Béatrice, Je réponds à votre question sur la traduction du mot "cloth". Je crois que "pagne" serait plus approprié car il s'agit de cotonnades populaires et personnalisées qui servent à la fois à confectionner les habits traditionnels et qui servent également de drap (avec la natte) pour se protéger des moustiques. Les Ghanéennes rivalisent de couleurs et plus elles ont de pagnes à arborer, plus elles sont respectées. Le boubou est une robe ample, brodée, surtout portée au nord du Ghana et au Sénégal. Ces cotonnades sont imprimées en Hollande et importées au Ghana. les motifs sont traditionnels et ont une signification : l'un des miens, dans les tons de vert et d'ocre, de blanc et de noir s'intitulait "quand tu pars, tu t'en vas tout seul". Etait-ce une prémonition ? Après une naissance, la jeune maman doit s'habiller en bleu et en blanc.... Un autre tissus rouge et noir est utilisé comme serviette périodique... pour l'anecdote, je le trouvais joli et j'avais bien failli en faire des rideaux....... heureusement que l'on m'avait retenue à temps. La couleur du deuil est soit le noir, soit le blanc... Quant à la tradition de l'oreiller pour l'enfant, je n'en ai pas entendu parler, mais il s'agit sûrement d'une coutume d'une ethnie... Je sais que les hommes ont aussi chacun leurs "cloths". Il y a aussi au Ghana le "Kente cloth" qui est une toge , un patchwork de petits rectangles de couleur tissés sur place et assemblés bout à bout. C'est un habit de cérémonie pour les hommes et un kente est très cher. Le Président N'Krumah est souvent représenté avec un kenté. Voilà, j'espère que vous progressez dans votre travail de traduction. J'aimerais bien lire ce livre, soit en anglais soit votre traduction lorsqu'elle sera prête. Je vis sur la Côte basque et il ne fait pas beau du tout en ce moment. Bien cordialement Donibane.

8 Le Lundi 30 Avril 2007 à 18:56 GMT+2, par Béatrice

Très chère Donibane, merci de tout coeur pour ces explications détaillées et passionnantes. Je suis ravie, car j'avais déjà trouvé "kente" en faisant des recherches sur le Ghana et décidé de l'utiliser dans une description de cérémonie en espérant ne pas prendre une trop grande liberté. En effet, mon auteur ne le mentionne pas dans son texte - pour ne pas abuser de termes locaux je suppose, puisqu'elle le connaît forcément étant elle-même mi-suisse, mi-ghanéene. Or j'aime donner aux choses leur nom exact quand ils en ont un ; j'estime en outre que cela aide le lecteur à mieux voyager....
Merci encore !
Amicalement,
Béatrice

9 Le Vendredi 4 Mai 2007 à 12:29 GMT+2, par Béatrice

Chère Donibane,
Je vous ai envoyé un message à votre adresse contact bulle, mais je ne sais pas si elle est active...
Bien cordialement,
Béatrice

10 Le Vendredi 4 Mai 2007 à 18:53 GMT+2, par donibane

Chère Béatrice, J'ai bien peur que mon adresse contact bulle ne soit pas active car je ne m'en sers pas. Pouver-vous me reformuler ce message peut-être sur mon email perso ? fsabard@yahoo.com ? Bien cordialement. Donibane

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