Donibane

Souvenirs

Je pousse la grille du jardin. Tout comme autrefois, mes pas résonnent sur le gravier de l'allée qui conduit à la porte d'entrée, sur le coté de la maison. Les herbes folles envahissent tout, débordent des parterres où survivent des roses. La glycine anarchique a transformé la tonnelle en une cascade verte et mauve. Il n'y a plus de chat sur le mur mitoyen et les poires sont intactes aux branches de l'arbre. Personne ne viendra plus les cueillir. Je tends la main mais ce n'est qu'une ébauche de ce geste familier de l'enfance. Le paillasson métallique crisse et me voilà devant la porte massive. La sonnete est muette mais mon doigt presse trois fois le bouton blanc, comme pour avertir la maison de ma visite. Timidement, je pousse le battant et je suis assaillie soudain par la fraicheur poussièreuse de la cage d'escalier. La boule de la rampe luit dans la demi pénombre et les fleurs aux couleurs éteintes de la tapisserie écrivent et répètent du son au plafond l'histoire des jours qui ne sont plus. "Prière de refermer la porte S.V.P." dit une écriture chère sur un morceau de carton jaunatre fixé par deux punaises rouillées. J'obéis et, lentement, comme dans un reve, je gravis les marches qui me conduisent au premier étage. La porte grise de l'appartement s'ouvre sur le vestibule sombre. Comme toujours, je butte sur le tapis-brosse qui heurte avec un bruit mat la porte du salon. La clef tourne dans la serrure et j'entre. -"C'est toi, Paze ? Entre ! dit l'écho d'une voix chère aux confins de ma mémoire. - C'est moi !" Je ne reconnais pas ces mots qui résonnent un moment dans la maison vide et sont étouffés par la poussière qui recouvre les meubles : le guéridon, le casier à musique, le piano d'ébène. Des toiles d'araignées drapent le lustre. Chaque pas sur le tapis semble soulever un petit nuage de poudre. Les dragons du Tonkin n'ont pas changé sur la tapisserie de l'oncle Louis, et les deux crapauds à queue montent la garde sur le salon désert du haut de leurs brule-parfums. la porte de la salle à manger s'ouvre avec un craquement familier. Je ferme les yeux. Il y a une bonne odeur de thé et de pain grillé. Je m'assieds sur une chaise face au buffet Henri II. Le crépitement de la machine à écrire cesse. -"Te voilà. Je t'attendais. J'allais terminer et tout ranger." Entre mes cils, sur la table, j'aperçois la coupe de porcelaine. Il reste deux pommes de ce temps-là, ridées, flétries, comme des tetes de vieilles femmes. Près de la fenetre, le caoutchouc est mort et ses feuilles racornies forment une ronde autour du pot. Le petit fourneau est froid et la bouillotte de cuivre abandonnée, ne chante plus. le buffet est clos sur les tasses à thé, la théiere et le sucrier que personne ne sortira plus jamais. J'étends le bras pour refaire les gestes familiers. -"Rone, veux-tu que je mette l'eau chauffer pour le thé ?" Mais ma question reste sans réponse. Personne n'a plus besoin de thé dans cette maison. Les persiennes closes abritent un domaine où la vie s'est arretée. 9h dit le réveil. Le 9 janvier 1976 proclame le calendrier. "Que viens-tu faire ici, dans notre poussière ?" dit le petit hibou perché sur une branche de faience. "Vas-t-en !" craque le plancher, "Dehors !" gémit la bibliothèque. -"Tu dois partir, déjà !" se plaint une voix chère, au fond de ma mémoire.

Vos commentaires

Aucun commentaire pour le moment.

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Vous pouvez faire référence à votre publication en utilisant ce rétrolien

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 1 + 3 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens