Donibane

Enfance

"Oh ! La sotte !" Voilà le petit balai dans l'égout ! Je regarde la poussière sur la grille. Trois barreaux sont nettoyés - Que faire ? Au fond du trou, sur l'eau noiratre, j'aperçois le manche qui flotte. Accroupie au dessus de l'égout, je contemple l'irréparable. Tante Jeanne sort de la cuisine, armée du tisonnier. Elle soulève la grille. - "Enlève-toi !" Sa main, protégée par un morceau de papier journal plonge pour repecher le petit balai. -"Ce n'est pas possible d'etre sotte à ce point !" "Sotasspoint !" disgrace supreme pour mes quatre ans ! D'un air piteux, j'observe Tante Jeanne. Elle referme la bouche d'égout et essuie siogneusement la petite brosse. -"La prochaine fois que je te preterai quelquechose, il faudra y faire attention !" Tante Jeanne occupe un appartement dans une maison qu'elle partage avec la propriétaire que nous appelons irrévérencieusement "La taupe". La Taupe vit derrière ses volets clos et n'apparait sur son balcon que pour se plaindre. Nous la croyons un peu folle. -"Vous m'avez volé mes éléments de chauffage central !" vitupère-t-elle de sa fenetre à Tante Jeanne qui traverse la cour avec le marc de café du déjeuner qu'elle porte tous les matins sur ses plantes. C'est un engrais, et elle chérit ses géraniums, ses lauriers qui lui rappellent le temps où elle travaillait comme gouvernante dans une riche famille, sur la cote d'Azur. Elle a aussi une collection de cactus de toutes tailles. Des figuiers de barbarie et des "tetes de belles mères" hirsutes voisinent avec des "queues de rat" que je ne manque pas de tirer et qui laissent sur mes doigts une multitude de petites échardes. Tante Jeanne n'est pas mariée. Non qu'elle n'en n'ai pas eu l'occasion, mais sa santé fragile ne lui a jamais permis. Elle s'est dévouée pour les autres. Ainsi, Bon Papa vit avec nous. Il est vieux, Bon Papa, et il se déplace avec sa canne de son fauteuil à son lit. Il vient manger avec nous à la cuisine et, le soir, lorsqu'il fait bon, il sort fumer sa pipe sur le pas de la porte. Bon Papa est très impressionnant avec sa grosse moustache tombante. Il est dur d'oreille et il écoute les nouvelles tout près de son poste de radio. Tante Jeanne et moi ne pouvons ni parler ni rire sous peine de le voir se lever et brandir sa canne d'un air faussement menaçant. -"Heu ! Chameau ! Silence vous-autres !" Bon Papa a beaucoup d'argent qu'il cache dans une chaussette de laine, tout en haut de l'armoire. Tous les trimestres, Tante Jeanne lui rapporte sa pension. C'est toute une cérémonie. Devant Bon papa assis sur le lit, elle ouvre l'armoire, se hisse jusqu'au dernier rayon et retire religieusement la chaussette volumineuse. Alors, Bon Papa lui-meme fait le compte, range le tout et tend un billet solemnellement à Tante Jeanne : -"Tiens, c'est pour le poulet !" "Le Poulet du Trimestre !" Quelle fete ! Toute la maison embaume ce matin-là. Le fourneau crépite et dégage une douce chaleur. Tante Jeanne, dans sa blouse de vichy bleu, les manches retroussées, de la farine jusqu'aux coudes, fait une tarte aux pommes. L'odeur de la volaille rotie se mele à celle de l'ail haché menu pour la salade. Bon papa assiste aux opérations en bourrant sa pipe d'un air satisfait. Lorsque la tarte est enfournée, Tante Jeanne met le couvert à la salle à manger pour l'occasion et rapporte sur la table un gros pot de géraniums rouges.

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