Savoir Nager Comme Fernandel
Il y avait une fois, dans une petite ville du Jura une piscine idéale. Grande, grande.....un bassin de 25m, un de 50m et le reste avec deux plongeoirs de 3 et 6m de haut. C'était un ancien réservoir de la SNCF et un, jour, quelqu'un a eu l'idée géniale de transformer ce site en piscine. Les vestiaires étaient rudimentaires et voisinaient avec le local du club de pétanque fréquenté par des cheminots retraités pour la plupart, dont faisaient partie les gardiens de la piscine qui étaient certainement bénévoles. Cet espace nautique immense qui tenait plus de l'étang que de la piscine olympique a abrité nos réunions d'adolescents aux premiers beaux jours. Nous nous y retrouvions, toute une équipe, pour bavarder, jouer aux cartes, fumer nos premières cigarettes... et nous pouvions y faire les quatre cent coups, loin du regard des adultes et fourbir nos premières armes...
Il y avait le plus grand de tous par la taille : Piou, que nous admirions tous par sa force et sa hardiesse. Il se faisait respecter et toisait la bande de son regard gris. Il y avait aussi les "petits" : Michel et son frère, et celui que nous appelions "le petit Roy". Michel était drôle et je le revois, un jour frisquet de printemps, grelottant dans sa serviette de bain et nous racontant fièrement le pique-nique sauvage qu'il avait fait avec des copains. "Ouais ! On avait fait un chié feu, et on avait mis les saucisses sur des chiées baguettes et on avait fait cuire des chiées pommes de trerre dans la cendre..."
J'étais dans le groupe des filles où l'on adulait "la Marie-Claude", toujours à l'affut de la nouveauté, au coeur de tous les jeux et de toutes les intrigues. Elle nous apportait "Mademoiselle Age Tendre" et nous le lisions ensemble avec délectation à l'ombre des grands sycomores qui bordaient la piscine à l'affut des regards en coin des garçons qui en disaient long.
Puis, lorsque l'après-midi se faisait trop chaud, nous allions nager au risque de nous trouver nez à nez avec un poisson qui évoluait dans le réservoir ou avec une araignée qui zigzaguait parmi les lentilles d'eau. C'était à qui nagerait le plus loin, le plus vite, à qui resterait sous l'eau le plus longtemps. Ces plongées en apnée m'angoissaient et je m'efforçais de fixer le disque doré du soleil que je distinguais dans le glauque des profondeurs, en comptant les secondes. Comme je suis très myope, je nageais avec mes lunettes et c'est au cours de l'un de ces exercices que j'ai dû dire adieu à une paire de lunettes toutes neuves.... la colère de mes parents, le soir......Mais je n'ai pas encore parlé de Jacques, surnommé Fernandel. Un gentil garçon ce Jacques qui un jour prit une grande décision. Il se jeta à l'eau, nagea jusqu'au beau milieu du réservoir et là, se mit à gesticuler, à disparaître et à réapparaître en hurlant des "au secours" pathétiques. Affolés, nous avons alerté le maître-nageur, car il y en avait un heureusement, et lui, n'a fait ni une ni deux et a plongé à la rescousse de notre camarade en détresse. Il l'atteignit en quelques brasses et le ramèna sur la terre ferme. Fernandel protesta qu'il ne se noyait pas et que c'était une plaisanterie à notre intention et là, reçut le savon le plus sévère de sa vie. Le maître-nageur, qui avait plongé avec sa montre, son T-shirt et tout, armes et bagages en somme, écumait. Atterré, Fernandel a dû remettre son abonnement aux autorités et voir sa carte déchirée sous nos yeux ébahis.... au garde-à-vous, en maillot de bain, en rangs d'oignons, nous n'étions pas fiers.... sonnerie muette du clairon de la honte dans nos têtes penaudes... au milieu du réservoir flottait le fanion SNCF... savoir nager comme Fernandel.
Par Donibane, Mardi 11 Avril 2006 à 17:00 GMT+2 dans Divers (article, RSS)



