La Toussaint....Saint Martial... Saint Félix..... et les autres.........


Voilà, c'est toujours dans un petit café d'une campagne reculée, autour du bar vaguement éclairé par un timide quinquet, que se détricote le passé des vivants comme des morts, que s'élucubre l'avenir de ceux qui ont la chance d'en avoir et des autres qui n'en ont jamais eu et n'en auront jamais....... sous le regard tutélaire (est-il sévère, triste ou narquois ?) de Dieu, en cette Toussaint brumeuse de Charente.
Il tousse le Très Haut, assailli par les vapeurs des alcools variés et chatouillé par les volutes d'un cigare tandis que les visages blafards s'animent autour du bar. Les yeux s'agrandissent d'étonnement, les nez s'allongent de déconfiture, les bouches s'esclaffent.... et personne n'y comprend plus rien .... sinon qu' Elle est amoureuse....... La phrase circule, s'enroule, petit serpent, autour de chacun et chemine d'oreille en oreille.... la belle affaire.......La fille de la Tante Ursule qui ne salue plus personne, la cinquantaine bien sonné, filerait le parfait amour avec un homme de substance.... propriétaire foncier, plus qu'à l'aise... pensez-donc.... ce qui rend le délit d'autant moins pardonnable. Sans compter que sa mère, avec son popotin imposant de charentaise a vu sa dignité taillée en pièces en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.... c'est la curée, l'allali, le sacrifice de ceux qui lèvent la tête au dessus de l'herbe,. La faux des mauvaises langues est impitoyable pour qui s'est coulé hors du moule et pour qui s'efforce de s'y faire une place..
Surtout soyez artiste, indépendant et libre, come celui-ci dont le troisième personnage de presque tous les tableaux exposés dans le bar fixe d'un regard intransigeant les deux autres. Soyez artiste libre et hanté par l'oeil de Caïn reproduit à l'infini dans les errements de la folie créatrice. Soyez marginal, hors système, totalement..... refusez tout, le monde, le progrès et les soins en bloc et ne laissez vous approcher que les purs.... Marie-Madeleine, humble mécène, nourrit chaque jour le vieux peintre oublié, accueille tout le monde autour de son bar et tente de pacifier les querelles dont elle reçoit toujours quelques éclaboussures. Contre mauvaise fortune bon coeur... sa bonne humeur et son dynamisme sont autant d'étoiles dans le ciel de Charente, et qui ne retourne pas pousser la porte bienveillante de l'estaminet?
Et voilà que Nicolas chasse le serpent de la zizanie avec l'ancienne histoire de ce vieux villageois en proie à un malaise, emmené d'urgence dans l'ambulance locale : "Putain, ct'ambulancier, le vieux gueulait plus, il étouffait.... ben..... l'avait coincé l'tuyau d'oxygène et l'vieux, arrivait plus à respirer....... heureusement il a réussi a déplier le tuyau.... à peine de plus, le vieux y passait......."
Clic, clic, clic, crack... le chien de la maison, colley-berger allemand se faufile entre les tabourets du bar, indifférent aux états d'âme des shadocks qui y sont perchés. Il happe joyeusement la chips qui tombe des mains généreuses ou la cacahuète égarée.
Sur une table près de l'escalier qui conduit aux chambres, Michel le chat, une patte levée, lèche conscienscieusement ses larges tavelures grises et jette un regard bleu et énigmatique sur l'assistance.
La lumière enveloppe le bar et ses acteurs d'un halo intersidéral qui pulse comme une nébuleuse alors que l'espace de la grande pièce reste noyé dans l'obscurité ambiante.
On parle du temps qu'il a fait à pareille époque et du froid sec qui pousse les visiteurs de retour aux sources à visiter les environs, haltes dans les maisons amies, rénovées sur un antique foyer où persiste à trôner une cheminée ou un ancien four de pierre. Les grands parents ont disparu, les enfants ont pris le relai et les petits-enfants grandissent... un oeil sur l'écran de la console et une oreille sur les souvenirs de Papa... (à rappeler à point nommé). La "maison de Bénabar, qui ronronne comme un chat fatigué" et donne à ses hôtes une impression de pérénnité..... les âmes passent et les murs demeurent.
Demeurent également les tombes du cimetière de Saint Félix. De pierre ou de marbre, certaines affichent le sourire figé de leur occupant au centre d'un médaillon suranné, d'autres arborent un drapeau bleu blanc rouge délavé en l'honneur d'un héros de la grande guerre, tombé à l'aube de la vie. Et quelques rectangles anonymes, un peu à l'écart, des enfants, des aliénés, des oubliés ? Des fleurs, fraîches, artificielles - vous comprenez on est loin, elles durent plus longtemps, et ça reste propre- et toujours, dans ces endroits-là, les restes, les brouillards, les rêves de toutes ces vies qui se souviennent sous terre et qui souvent pleurent... ces regrets, ces appels qui n'en finissent pas de monter des sépultures vers les passants qui passent, qui ne prient même plus et qui n'ont qu'une hâte, franchir la grille rouillée et s'échapper des tentacules du Royaume silencieusement assourdissant de Baron Samedi.
Seule la Mamie en parle sereinement de ce royaume, on la sent docile et en paix à travers les mots simples de son patois charentais. Je passerais des heures à l'écouter raconter autrefois et à voir s'allumer de temps en temps l'étincelle malicieuse de son regard... si jeune.... C'était une histoire de chat. Le grand père avait mis un beefsteak à griller dans la cheminée et, le temps de se relever pour prendre les allumettes, le chat, d'un bond, s'était emparé du délicat morceau et sans demander son reste avait emporté son trésor au fond de la cour, sous les tombereaux, sur la paille et dans la poussière accumulée. Le grand père, furieux (on ne rigolait pas autrefois....) ne laissa pas le temps à la "pôv bête ", d'entamer son repas, il fit feu sur le chat qui fit une cabriole et retomba les pattes en croix sur la paille... la Mamie ajouta que la viande fut récupérée, lavée et mangée... les temps étaient durs.... Mamie, Mamie, et toutes les Mamies. Une prière monte pour vous. Aurons-nous un jour votre sagesse et votre lumière ?
Il y avait aussi le canard apprivoisé qui se faisait véhiculer de la maison à la route et de la route à la maison. Dès que la mobylette était prête, il se perchait royalement sur le porte-bagage et tenait en équilibre en battant des ailes. Un beau jour, ce voyageur, comme tous les aventuriers a fini sous les crocs d'un fauve... le renard du coin en mal de volaille. C'est criminel de croquer une figure de proue ! J'espère que ce goupil a eu maille à partir avec le fusil du grand-père...... et que personne n'a pleuré sa mort foudroyante !
(à suivre)
Par Donibane, Lundi 5 Novembre 2007 à 20:07 GMT+2 dans Divers (article, RSS)



