Elle m'a raconté
Et j'ai assisté à la Corrida.
Les gradins croulaient de monde sous un soleil d'or et une avalanche de blanc, de noir et de rouge.
La musique éclatait partout, et les cris de la foule en liesse inondaient l'arène.
Puis, en l'espace d'un éclair au centre du cercle d'or, sa silhouette sombre se dressa, royale, surgie de nulle part : El Toro.
Magnifique.
C'est alors que commença la danse des banderilleros, sur leurs montures carapaçonnées, d'un autre âge.
Immobile, au centre de l'arène, El Toro reçut le choc de la première banderille.
Et le sang coula de la blessure sur la robe foncée de l'animal, étonné....
Et des bras assurés fichèrent d'autres traits sur le dos puissant du taureau qui tournait, grattait de son sabot nerveux l'or de l'arène et se préparait à répondre à l'audace de ses assaillants.
C'est alors que glissa au centre du cercle, dans son habit de lumière, la tête orgueilleusement dressée, dans le tourbillon écarlate de la muleta :
le torero.
Il avait la grâce altière d'un danseur classique et la provocation sauvage d'un fauve. Son visage hispanique aux traits réguliers était d'une grande beauté, sévère et sombre comme celui d'un ange maléfique.
En arrêt, les reins cambrés, il offrait à la foule en délire le spectacle de sa superbe.
Et virevoltait l'éclair rouge de la muleta dans la certitude de l'estocade finale.
Les décibels montaient répercutant l'excitation de la foule hors d'elle.
Les noires cornes de la bête ne faisaient pas le poids et les zèbrures rouges de son dos annonçaient la fin.
C'est alors que, couvrant la clameur ambiante, j'ai entendu la plainte du taureau.
C'était un cri de frayeur de douleur et de détresse, humain.
Le même écho que celui de la voix du soldat mourant sur la plage d'Omaha en juin 44. Un râle qui demandait pourquoi, qui implorait la pitié.
C'est alors que j'ai vu que le visage parfait du matador resterait impénétrable.
Il n'avait pas de regard mais deux orbites immenses et vides.
C'est alors que la liesse de la foule s'est muée en rage implacable. Les visages déformés et les bouches béantes hurlaient la haine et criaient la mort.
L'animal interdit, hébété, ne comprenait qu'une chose. La tête baissée, les cornes touchant presque le sol où s'élargissaient les gouttes écarlates d'une dernière pluie sur l'or de l'arène, il attendait l'estocade de l'archange.
Et plus fort que tout, grandissait en lui un gigantesque et humain : Pourquoi ?
Elle est sortie des arènes dès les premières banderilles et je ne pourrai pas terminer ce récit.
Comment peut-on aimer les corridas ?
